A Gare de Lyon, Mathilde descend, elle fait le même chemin que le matin en sens inverse.
A l'interconnexion, elle tente de presser le pas, de s'insérer dans le flot.
Elle ne peut pas. Cela va trop vite.
Sous terre, les règles de circulation sont inspirées du code de la route. On double par la gauche et les véhicules lents sont priés de se maintenir du côté droit.
Sous terre, on trouve deux catégories de voyageurs.
Les premiers suivent leur ligne comme si elle était tendue au-dessus du vide, leur trajectoire obéït à des règles précises auxquelles ils ne dérogent jamais. En vertu d'une savante économie de
temps et de moyens, leurs déplacements sont définis au mètre près. On les reconnaît à la vitesse de leur pas, leur façon d'aborder les tournants, et leur regard que rien ne peut accrocher.
Les autres traînent, s'arrêtent net, se laissent porter, prennent la tangente sans préavis. L'incohérence de leur trajectoire menace l'ensemble. Ils interrompent le flot, déséquilibrent la masse.
Ce sont des touristes, des handicapés, des faibles. S'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes sur le côté, le troupeau se charge de les exclure.
Alors Mathilde reste sur la droite, collée au mur, elle se retire pour ne pas gêner.
(...)
Au croisement de plusieurs lignes, c'est l'anarchie. En l'absence de marquage au sol, il faut traverser le flot, tracer sa route.
Il y a ceux qui s'écartent et ceux qui considèrent, en vertu d'une obscure priorité, que les autres doivent s'écarter.
Delphine de Vigan